Zazà au Theater an der Wien : le vrai drame se déroule dans les coulisses

Le Théâtre de la Vienne ouvre sa saison avec une nouvelle production de Zazà (1900), opéra composé et écrit par Ruggero Leoncavallo (connu pour Pagliacci). L’histoire d’une star de vaudeville française devenue la maîtresse d’un homme marié réalisé par Christof Loy et réalisé par Stefan Soltész. Svetlana Aksenova (Zazà), Nikolai Schukoff (Milio) et Christopher Maltman (Cascart) prennent la soirée.

En entrant dans le théâtre, le rideau est déjà ouvert. La scène est une salle de répétition d’un music-hall de Saint-Étienne où travaille l’héroïne Zazà. Elle n’est pas encore là, mais ses collègues l’attendent : les danseurs s’étirent, l’orchestre s’installe et un clown déambule librement sur la scène (un clin d’œil bien sûr Les Pagliacci de 1892, l’opéra le plus célèbre de Leoncavallo). Les lumières s’éteignent alors pour signaler le début du spectacle, tant pour l’assistant que pour les personnages sur scène. La musique marque la fin de l’attente avec une ouverture qui commence vivement et gaiement, puis devient mélodique et tendre, comme pour manifester l’aventure passionnée de Zazà.

Nikolai Schukoff & Svetlana Aksenova – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

L’histoire saisit l’esprit de vérisme intéressé par l’intrigue et les gens ordinaires. Inspiré d’une pièce française à laquelle Leoncavallo a ajouté sa propre expérience du vaudeville, Zazà suit une diva provinciale du vaudeville qui tombe follement amoureuse de l’un de ses mécènes, le riche homme d’affaires Milio Dufresne. Au premier acte, la jeune femme relève le défi du journaliste Bussy de séduire Milio, dont elle finit par tomber amoureuse, au grand dam de son prétendant, le célèbre chanteur Cascart, qui lance sa carrière. Au deuxième acte, Zazà et Milio sont amants, mais ce dernier annonce son départ imminent pour l’Amérique. Anaide, la mère de Zazà, redoute cette liaison, tandis que le jaloux Cascart révèle à Zazà qu’il a vu Milio avec une autre femme à Paris, que Zazà décide de se rendre dans la capitale accompagnée de son amie Natalia. Le troisième acte commence par la morne vie conjugale de Milio et de Madame Dufresne. Pendant leur absence, Zazà et Natalia apparaissent et découvrent que Milio est marié. Déterminée à conquérir son amant, Zazà change d’avis lorsqu’elle aperçoit Totò, la fille de Milio, dont la beauté et l’innocence la touchent : lorsque Madame Dufresne réapparaît, seule et surprise de voir les deux inconnus dans sa maison, Zazà cache sa liaison avec Mio. l’acte final, Courtois, directeur du music-hall, s’inquiète de l’absence de Zazà d’Anaide quand la jeune femme revient triste et dévastée. Milio, ignorant la visite de Zazà à Paris, vient retrouver sa maîtresse, qui l’informe de sa visite chez lui, lui faisant croire qu’elle a révélé leur liaison à sa femme. En colère, Milio la repousse. Mais Zazà lui dit qu’elle n’a rien dit et rompt avec lui par devoir envers Totò.

Svetlana Aksenova – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Svetlana Aksenova propose une interprétation brillante, charmante et coquette du rôle de Zazà. Elle enchante immédiatement par sa voix veloutée et l’expressivité de sa diction. Sa maîtrise du souffle et la solidité de son timbre sont immédiatement perceptibles, surtout dans le registre médian, l’expression la plus chaleureuse et la plus appropriée de la passion et de l’amour. Ses aigus d’une brillance sans faille ont une portée dramatique considérable, notamment dans ses duos avec Milio et/ou Cascart. La basse sert de support aux intonations tragiques proches de la parole naturelle. l’aria “Maman quittait toujours la maison à l’aube” (Ma mère a quitté la maison à l’aube) dans l’acte trois est une explosion d’émotion et de tension dramatique qui démontre la profonde compréhension d’Aksenova de la psychologie du personnage.

Nikolai Schukoff & Svetlana Aksenova – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Milio Dufresne de Nikolai Schukoff est un séducteur dont les humeurs rappellent celles de Pinkerton. La pièce rend parfaitement compte de l’hypocrisie du personnage et de l’ironie de ses élans amoureux. Vocalement, Schukoff possède un timbre riche et puissant, démontrant sa virtuosité dès son entrée. Son aigu est brillant et d’une puissance digne d’un La ténor héroïque. Ses aigus sont clairs et précis, chantés délibérément sans jamais être forcés. Pendant ce temps, la respiration est parfois un peu restreinte, mais la diction reste toujours ordonnée.

Svetlana Aksenova & Nikolai Schukoff – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Dans Cascart, Christopher Maltman est à la fois comique et réaliste : le personnage du vieil amant désespéré ne glisse jamais trop dans la caricature. Porté par la persévérance, son timbre est solide et dense, avec une certaine rondeur malgré quelques aigus tonitruants. Le baryton assure une diction soignée et des intonations vocales intenses, réfléchies et cohérentes. Son échange avec Zazà offre un équilibre vocal et dramatique qui met en valeur les deux personnages. l’aria “Enfant, Petite Zingara” (Zazà, petite gitane) au quatrième acte lui permet de mettre sa maîtrise vocale à l’épreuve.

Svetlana Aksenova & Christopher Maltman – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Dans les seconds rôles, Tobias Greenhalgh incarne un Bussy charmant et dynamique, à la fois chanteur et acteur. Son timbre, naturellement épais et puissant, est constamment soutenu par de longs souffles bien maîtrisés, qui permettent à la voix d’assurer son éclat. Son interaction avec Zazà montre une attraction mutuelle et un échange d’énergie. Incarnant Anaide, la mère de Zazà, Kelkelejda Shkosa utilise stratégiquement ses capacités vocales et ses talents dramatiques. Elle incarne parfaitement le personnage de la mère névrosée, dont les ambitions se manifestent parfois aux dépens de sa fille. La richesse de son timbre lui permet de couvrir tous les registres avec aisance, et ses légères fioritures rappellent les chanteurs de Rossini d’antan mais sans la naïveté dramatique.

Grossejda Shkosa & Christopher Maltman – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Juliette Mars joue un personnage sympathique dans Natalia (servante et amie de Zazà). Son timbre montre une transparence et une certaine pureté qui traduisent la douceur et l’empathie du personnage. Cependant, elle fait preuve de densité vocale lorsque le personnage est emporté par des émotions fortes.

Svetlana Aksenova & Juliette Mars – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

Dorothea Herbert incarne Floriana, la rivale de Zazà, et Madame Dufresne avec une conviction élégante et hautaine, antithèse adéquate à la star provinciale amoureuse de son mari. La solidité de leur timbre, qui peut percer dans les aigus, renforce ce jeu.

Vittoria Antonuzzo est une adorable Totò qui encourage l’intensité émotionnelle lors de sa rencontre avec Zazà. Paul Schweinester en Courtois, directeur de la salle de musique, capte la comédie de son personnage tant par son jeu que par son intonation vocale. Ainsi qu’Ivan Zinoviev dans le rôle du régisseur Duclou et son assistant Augusto, joué par Johannes Bamberger. Le chœur Arnold Schönberg, dirigé par Erwin Ortner, renforce la mélancolie sous-jacente de l’affaire condamnée de Zazà et Milio.

Vittoria Antonuzzo & Svetlana Aksenova – enfant de Christof Loy (© Monika Rittershaus)

La collaboration musicale entre Stefan Soltész et l’ORF Vienna Radio Symphony Orchestra est fructueuse. La masse sonore exprime toutes les palettes dans toute leur richesse. Les passages lyriques sont bien assurés par une belle entente entre les vents, les violons et les cuivres, qui capte efficacement les intentions émotionnelles et dramatiques du son. L’articulation est également impeccable, toujours à l’avantage de transmettre une tension dramatique sur scène. Bref : l’orchestre gère intelligemment la richesse de la masse sonore de manière à ce que son intensité et sa densité prévalent au bon moment et n’apparaissent jamais surchargées. Les chanteurs bénéficient également de ce soutien et sont constamment encouragés et soutenus.

Enfant par Christof Loy (© Monika Rittershaus)

La mise en scène de Christof Loy maximise l’impact dramatique des scènes significatives grâce à une collaboration entre la platine et l’éclairage expressif et explicatif de Reinhard Traub. Le décor de Raimund Orfeo Voigt utilise intelligemment l’espace scénique et permet des séquences fluides et naturelles de changements de scène. La mise en scène montre que le drame proprement dit ne se déroule pas sur scène, mais au-delà de ce qui est dépeint. Tel est le malheur de Zazà, vénérée pour sa jeunesse, sa beauté et son talent, mais toujours rongée par la solitude intérieure. Sur la scène tamisée seulement elle et le signe soit silencieux à l’entrée de la scène sont illuminés. Le divertissement qui se déroule derrière cette porte vaut sans doute très peu par rapport à la solitude intérieure de la star.

Enfant par Christof Loy (© Monika Rittershaus)

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