Une Tosca scandaleuse mais puissante au Theater an der Wien

Une Tosca scandaleuse mais puissante au Theater an der Wien

A Vienne, Martin Kusej fait exploser l’opéra de Puccini. Les comédiens sont d’un engagement renversant et le résultat oscille entre hérésie permanente et tension presque insoutenable.

Il arrive que des metteurs en scène sentent que les livrets des opéras qu’ils interprètent ne méritent plus le respect et qu’ils peuvent raconter à volonté une tout autre histoire. C’est ce péché d’orgueil qui nous a indéniablement frappé Martin Kusej (actuel directeur du Burgtheater de Vienne) pour la nouvelle production de Toska au Theater an der Wien. Dès lors, lorsque la représentation commence, il est difficile de savoir dans quel univers on a atterri. Ce n’est sûrement pas la Rome de 1800 avec son château Saint-Ange et les armées de Bonaparte victorieuses à Marengo.

Au-delà de la provocation, un grand moment de théâtre

En effet, les personnages évolueront comme éléments de décor pendant deux heures et demie dans une friche enneigée avec un arbre mort et une roulotte abandonnée qui sert d’abri à Scarpia. pendant deux heures et demie, Toska est un cauchemar dans lequel des corps démembrés sont dévorés par des chiens, un cauchemar dans lequel le sexe, la torture et le sang sont omniprésents, dans lequel les hommes en noir règnent en maîtres face à des diablotins apeurés transformés en morts-vivants.

Les personnages originaux des protagonistes ne sont pas totalement préservés, et Tosca est passée d’une femme dominante à une femme soumise face à la brutalité des mâles alpha. Ce soir-là, il a également été décidé de modifier les dialogues. Paradoxalement, ne pas maîtriser la langue de Goethe et par conséquent ne pas pouvoir lire les surtitres allemands s’avère être un avantage ce soir-là, ce qui permet d’éviter un choc supplémentaire et donc in fine de s’affirmer face à la folie de Kusej , seule la force à garder, qu’il est capable de respirer malgré tout.

Car la conjonction d’images terrifiantes, le sentiment d’angoisse, l’absence de pause (qui bloque toute issue) combiné au manque d’espace pour les applaudissements après les mélodies aboutit à une tension implacable qui se marie bien avec la violence intérieure de Opéra conçu par Puccini d’après la pièce de Victorien Sardou. Nous sommes donc au deuxième acte, lorsque la sexualisation, souvent ignorée et toujours référée à Scarpia le monstre, change de mains et que Tosca s’offre à lui les jambes écartées, offensée par l’hérésie de la distraction alors que nous affrontons celui ainsi créé face pleinement la situation violente. Le talent de Kusej est donc de générer un propos nouveau et tout aussi fort à chacun de ses revirements.

Au final, il est logique (devrait-on dire humain !) de rejeter ces propositions ; mais il est difficile de rester indifférent au résultat qui nous est présenté. Chaque spectateur doit alors faire face à la délicate équation : rejeter ou accepter en bloc, se soumettre à la perversité du réalisateur…

Avouons-le, Kusej trouve dans ses chanteurs-acteurs des interprètes d’un dévouement exemplaire. « Chanteur-acteur » car plus que jamais, il semble impératif de combiner les deux attributs, tant le théâtre est aussi omniprésent que la musique, et son renoncement et sa résilience sont tout simplement remarquables.

Parmi les changements, Kusej a également réduit le nombre de personnages à six, auxquels s’est ajouté un autre personnage, Stupid (impeccable Sophie Aujesky), incarnant “la marquise Attavanti”. Ainsi Sciarrone, l’inquiétante Spoletta, est l’homme de main de Scarpia, tout comme « le sacristain » comme le bourreau de Mario, et ce sera Jonathan Tetelman qui chantera l’air dédié au Pasteur dans l’acte III.

Kristine Opolais explore les limites extrêmes de son talent dramatique

La soprano y trouve un rôle qui ne sera probablement pas son meilleur, mais elle se jette tête la première dans une production qui met en valeur à l’extrême son talent d’actrice tragique. Comme nous l’avons noté lors de son Adrienne Lecouvreur Bolognese, la voix n’est plus à son zénith et de nombreuses fautes se font de plus en plus remarquer. Certes, sa voix est volumineuse et bien tonique, sa basse reste un atout de taille qu’elle utilise à bon escient, mais les médiums sont inégaux, les aigus sont souvent stridents, et quelques “points blancs” apparaissent parfois dans sa voix.

Dans le même temps, le tragédien né – un papillon géant soit dit en passant – démontre une fois de plus des performances scéniques et vocales époustouflantes. Lorsqu’il n’atteint pas la perfection vocale, son “Vissi d’arte”, une complainte vraiment douloureuse que Kusej lui fait chanter principalement par derrière (une hérésie !) Alors qu’elle s’offre les jambes écartées à Scarpia, est absolument magnifique.

Puis quand dans un accès de jalousie alors que Scarpia semble préférer Attavanti (Toska version Kusej !), elle sera féroce contre lui, elle est au moins autant la tragédienne à accueillir que la chanteuse déchaînée, et son “Avanti a lui tremava tutta Roma” éclatera comme le cri de libération d’une femme à moitié violée – nu. C’est ainsi qu’elle nous fascine par son engagement et son audace à s’engager sur des chemins que les chanteurs d’opéra sont autrement interdits. Ce mélange étonnant de voix déchirantes et de jeu confus lui vaudra une ovation debout, une ovation bien méritée.

Jonathan Tetelman, le ténor à surveiller de près

Après sa superbe interprétation de Stiffelio à Strasbourg, nous attendions avec impatience Jonathan Tetelman pour incarner Mario Cavaradossi… et nous n’avons pas été déçus ! Ce soir, le ténor affirme indéniablement sa singularité dans le paysage actuel en franchissant la porte d’entrée du club des artistes avec lesquels il faudra compter demain. Son chant, noble, si viril et parfois même rugueux, est époustouflant, tout comme son « Vittoria ! qui font trembler nos tympans et les murs du Theater an der Wien, et impressionnent par leurs aigus, sous-tendus d’un léger vibrato – qui nécessitent cependant un changement de registre très sensible. On ne peut dire si, du visage consacré de Flaubert, ” Toskac’est Puccini”, mais ce soir Toska, c’est au moins vocalement autant Opolais que Tetelman ! On attend un album d’airs de Deutsche Grammophon et un rendez-vous d’écoute a vite été pris feutre à Francfort et Je dois Foscari à Florence…

Face à ce couple déchaîné, Gabor Bretz tient la ligne avec un engagement aussi irréprochable que ses partenaires. Certes, la voix la moins lancinante du “Te Deum” (ou de ce qu’il en reste) manque de puissance, mais sait se débrouiller avec un personnage de dandy scarface dans un pull blanc parfaitement immaculé. Pour Opolais et Tetelman il affirme un personnage sûr de dominer les autres et qui a toutes les cartes en main, et son chant sobre reflète une forme de noblesse et de perversité.

Dans le petit rôle de Spoletta Andréas Morstein, exprime de sa voix de ténor légère la petite fragilité du gang de brutes auquel il appartient. Rafal Pawnouk il impressionne par sa voix puissante, qui est soutenue par une belle basse, par sa présence physique et sa capacité à incarner une brutalité sauvage à tout moment.

Un orchestre qui nous achève

Après le départ du chef Ingo Metzmacher, l’heure est venue Marc-Albert qui a pris le relaisOrchestre Symphonique de la Radio ORF. Et ce que lui et les nombreux musiciens debout dans la fosse d’orchestre feront avec la partition de Puccini sera d’une beauté durable et composera un flux sonore luxuriant dans l’espace modeste du Theater an der Wien.

La mise en scène est emphatique, souvent très lente ; le rythme est brisé par de gros coups de percussions, les instruments se détachent parfaitement de la foule éblouissante qui nous offre. Parfois le suspense de la mise en scène répond à un suspense presque insoutenable de la musique. Kusej, Albrecht et les acteurs s’avèrent alors parfaitement assortis, ce qui accroît encore notre malaise face à la forme de catharsis qui nous est imposée.

A la fin de la représentation, lorsqu’une petite partie du public est partie sans demander le silence, la grande majorité du public a réservé aux interprètes et au chef d’orchestre une fantastique ovation. À quoi pensaient-ils tous à ce moment-là ? Production brillante ou insoutenable ? Exagéré, voire extrême ? Hérétique ou Libérateur ? Quoi qu’il en soit, le spectacle est bien placé pour concourir pour le Lyrical Shock Trophy de 2022 !

Images © Monika Rittershaus

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